Quels sens pour les mots du numérique ?

mots-du-numeriqueComment éviter le désordre terminologique ?

Avant d’aborder une réflexion sur quelques-uns des mots du « numérique », relisons la pensée N°3.328, du Tractatus de Ludwig Wittgenstein : « Si un signe ne sert à rien, il est dépourvu de signification » ; c’est également ce que disait Guillaume d’Ockham, au 13ème siècle, pour éviter le désordre terminologique : ne pas créer de catégories inutiles [l’original est en latin].

D’abord, une première question : pourquoi « numérique » plutôt que « informatique » ? Qu’y a-t-il derrière ce glissement ? Informatique renvoie à la fusion des mots « information » + « automatique », proposée par Dreyfus et quelques autres dans les années 60. Information renvoie à data, donc aujourd’hui « big data ». Et automatique renvoie à la notion de contrôle [au sens anglo-saxon, c’est-à-dire, en français, régulation], avec une finalité, une qualité de service. Techniquement, c’est bien de cela dont il s’agit ; donc pourquoi changer ? Veut-on par-là signifier que l’usage peut complètement s’affranchir de la technique sous-jacente ? 

Rien n’est moins sûr, l’information ce n’est pas comme l’électricité ! Notons quand même que le mot informatique n’a pas pris racine dans le monde anglo-saxon, où l’on préfère encore Computer science, science du calcul ou des calculateurs, sous-entendu calcul sur des symboles, et pas seulement sur des nombres.

Quels sens pour « numérique » ?

Numérique, pour M. Tout-Le-Monde, c’est le nombre [en anglais le digit, d’où digital], et comme on sous-entend toujours ordinateur, c’est un monde abstrait de 0 et de 1. Ce qui était intéressant comme concept [information, régulation, calcul] a totalement disparu. Un participant SG de notre 1er séminaire ITNE1 me disait que pour lui : « numérique = capacité de traitement + capacité d’interactions », une excellente définition mais qui a l’inconvénient de faire du mot numérique un faux ami dont le sens est sans rapport avec le mot ! Numérique apparaît comme terriblement réducteur.

Et si on parlait d’agilité ?…

Dans la vulgate du numérique, on parle presque immanquablement d’agilité, de projets agiles,… termes que l’on voit apparaître avant les années 2000, avant la déferlante numérique, sans d’ailleurs se poser la question du « Comment peut-on être agile ? ». En perdant du poids, bien sûr, mais alors de quel poids s’agit-il. Les auteurs du Manifeste Agile donnent la réponse : « En ne développant pas ce que les usagers n’utiliseront jamais », bien qu’ils le demandent, et parfois avec force. Ceci sous-entend un vaste nettoyage du patrimoine existant et une maîtrise complète de l’architecture de ce patrimoine ; mais de cela, personne ne parle. Comme c’est bizarre… aurait dit Louis Jouvet [dans Drôle de drame, dialogue de J.Prévert]. Derrière le terme « Agilité », sécurisant et consensuel en apparence, se cache donc une problématique ultra technique qui requiert une grande compétence et un solide savoir-faire d’architecte pour obtenir l’effet recherché. Le terme “Architecture centric” est utilisé aux Etats-Unis, pas chez nous.

Ou d’architecture, d’urbanisation ?…

Ceci nous renvoie à des termes comme architecture, urbanisation,… avec parfois une surqualification comme architecture d’entreprise, cadre d’architecture,… Personnellement, j’ai toujours trouvé assez extravagant les vocables récupérés dans la boite à outils des urbanistes, ceux qui réfléchissent à l’organisation des villes qui, comme chacun sait, sont faites pour durer : « Penser à 100 ans » disait Le Corbusier à ses élèves. Le pire des vocables, c’est le plan d’occupation des sols, le POS qui change en moyenne tous les 30 ans !!! dont se gargarisent certains consultants. Que signifie ce jargon dans un contexte aussi évolutif que celui de l’informatique/numérique ?

Chacun trouvera la réponse… « Impostures » nous diraient les polémistes Sokal et Bricmont ; contresens, si on est gentil2. Quant à cadre d’architecture, c’est une mauvaise traduction « d’architecture framework », car en anglais le framework, c’est l’endroit où on travaille, c’est l’établi de l’artisan, l’atelier… c’est quelque chose de très concret. Mais très indigeste quand on regarde et qu’on lit vraiment ce qui se cache derrière : TOGAF, DODAF [car tout cela vient du DOD]… une potion digne du code du travail, juste l’inverse de l’agilité par ailleurs proclamée.

Pourquoi un divan de psy pour le Cloud et le Big Data ?…

Sur le Cloud computing, ou le Big data, il faudrait un divan de psychanalyste. Allez interroger un DSI qui s’est réellement colleté avec une migration de ses vieilles applications sur un environnement Cloud, de surcroît « virtualisé », vous verrez que ce n’est pas vraiment le paradis, ou alors un paradis où il y a beaucoup de serpents qui proposent des pommes… on connaît la suite. Quant à la réversibilité de l’opération, une fois que tout cela a migré dans la douleur sur une plate-forme SaaS, l’hameçon sera très difficile à recracher, et c’est le but non avoué des vendeurs de nuages : créer une dépendance, une addiction.

Dans le Big data, le terme inquiétant est Big, comme dans le célèbre « Too big to fail » entendu à propos des banques après la crise de 2008. Big signifie ici que le volume de données devient tellement important qu’il n’est absolument plus possible de le manipuler « à la main » comme au bon vieux temps, à vrai dire pas si lointain que ça, 10 ou 15 ans… Si les dites données sont mal structurées avec une qualité douteuse, si leur sémantique est imprécise… bonjour les outils pour touiller le dépotoir ! Même avec le slogan NoSql, qui alors fonctionne comme un leurre, cela risque de ne pas être vraiment ragoûtant. A côté de cela on voit fleurir des annonces demandant des matheux pour le Big data3. Vu l’engouement actuel des jeunes pour les mathématiques, on risque d’attendre longtemps, d’autant plus que les mathématiques en question ne sont pas des plus simples, avec des probabilités à haute dose, comme dans la finance… mêmes causes avec probablement les mêmes effets ! Donc prudence… Rien ne vaut un bon schéma SQL pour se simplifier la vie, sinon Big Brother

Que dire des mots nouveaux du numérique ?

Je passe sur la création de nouveaux mots, comme « accéluction », autoporteur comme on dit… chacun jugera. Mais à côté de l’avalanche que nous avait infligé Edgar Morin dans les quatre tomes de La Méthode, avec sa « découverte » de la complexité, il y a une marge de progrès. Quand on ne sait pas, on crée un nouveau terme, aux contours incertains, et le problème disparaît, puisqu’il a maintenant un nom, alors qu’il faudrait se taire [cf. Wittgenstein, dernière pensée du Tractacus] et surtout travailler, réfléchir. Quand tout le monde fabrique sa propre terminologie, on connaît d’avance le résultat : la Tour de Babel, et le désordre4. Juste l’inverse de ce qu’il faudrait faire pour interagir mieux et se synchroniser, ce qui suppose un langage partagé. Vieux débat où, au passage, on a à nouveau piétiné Guillaume d’Ockham et son célèbre rasoir. Ne jamais oublier que tous les projets de création d’une langue artificielle ont lamentablement échoué. Une langue, ça se discute, ça se mâchouille…

Difficile de définir une bonne terminologie !

On peut se consoler en se disant que c’est très difficile de définir une bonne terminologie, même dans les sciences dites « dures ». Les mathématiciens ont mis des siècles à se mettre d’accord sur l’infini. Les collègues de Cantor, découvreur des deux infinis, celui des nombres [tient, tient !!!] et celui de la géométrie [les images, les formes géométrique qu’on peut voir et toucher, bien lisses… bref, des icônes] s’étaient tellement gaussés de lui qu’il a fini par se suicider. Quant aux physiciens, ils avaient inventé une espèce de fluide thermique étrange, le phlogistique, qui a résisté jusqu’à le fin du 19ème siècle quand on a commencé à comprendre ce qu’était vraiment la chaleur, époque où on a réalisé qu’il ne fallait pas confondre la sensation de chaleur, un flux d’échange d’énergie sans matière résultant d’une différence de température, avec l’agitation des atomes… L’un de ses plus brillants précurseurs, aujourd’hui encensé, Ludwig Boltzmann, a également mal fini. Quant au mot information… Shannon lui-même s’en méfiait terriblement, il ne parlait que de communications, et de codage !

Dans l’ingénierie système, une science et/ou une technique de l’ingénieur pour aborder la problématique des projets complexes pluridisciplinaires, dont l’origine se situe dans les années 1940-50, avec Norbert Wiener et sa cybernétique5, et au MIT, avec Jay Forrester6 et son projet SAGE7, la règle était d’établir dès le début du projet un glossaire de termes qui devait être attaché à TOUS les documents émanant du projet, quelles que soient les parties prenantes, sans visée universaliste autre que les acteurs du projet. Donc pas de jargon individuel, pas d’opinion personnelle, pas de métaphysique ni d’ontologie… rien que du collectif ; c’est la voie [au sens chinois 道,Tao8], voire la voix, de la sagesse.

Alors, que faire pour s’entendre sur les mots du numérique ?

Pour être sûr qu’on est d’accord dans la durée, il faut commencer par être certain du sens de ce que l’on met dans le pot terminologique commun, en évitant les faux amis, les mauvaises traductions, la polysémie… et le reste viendra par surcroît, en restant constant et patient.

Ne pas hésiter à revenir sur les termes, encore… et encore, pour s’assurer qu’il n’y a pas de dérive du sens !

Jacques-PrintzJacques Printz
Professeur Émérite du Cnam, Chaire de Génie logiciel
Membre de l’ITNE

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1 Institut de la Transformation Numérique.
 Voir l’article fondateur de tout cela, par Zachmann, en 1986, à l’époque chez IBM ; mais lui est parfaitement honnête et clair, juste une métaphore, et rien d’autre ; il ne parle pas de POS…
3 Le monde du 29/01/2014 : Big data, Trois défis pour les maths.
4 Dans Genèse 11, 7 : « Mais le Seigneur descendit pour voir la ville et la tour… Allons, descendons pour mettre la confusion dans leur langage, en sorte qu’ils ne se comprennent plus l’un l’autre ».
5 Mot précis au départ, devenu un « gros » mot dans les années 70, dans la lessiveuse des biologiste et des sociologues.
6 Un brillant physicien et ingénieur qui finira professeur de management à la Sloan School du MIT.
7 L’ancêtre des systèmes de contrôle aérien.
8 Pour le sens précis de ce mot, par le sinologue Jean-François Billeter : fonctionnement des choses, leur trame profonde, ou encore plus simplement méthode, technique pour faire quelques chose ou atteindre un but.

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3 Comments
  1. Dans le texte, on trouve :
    digital, informatique, numérique…
    mais pas électronique que l’on trouve pourtant dans « messagerie électronique »….

    Quelle différence entre « transformation digitale » et « transformation numérique » ?
    Google bien sûr, avec pour le premier 139 000 contre 296 000 pour le second.

    Plus que de sens, et si on parlait de ce que les sociologues appellent des représentations collectives ? ou de ce que les marketeurs appellent des marques ?

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