Les Intelligences Humaines vivront-elles en bonne « intelligence » avec leurs sœurs artificielles ?

Les Intelligences Artificielles parlent et font parler… et les propos s’affrontent !

Si les Intelligences Artificielles prennent dès à présent l’habitude de bavarder avec les Humains, cela grâce aux robots conversationnels, elles font aussi parler d’elles ! Il ne se passe guère de jours sans que telle ou tel s’alarme ou se réjouisse (par médias interposés) des progrès constatés de ces intelligences algorithmées !

Rien de plus normal si l’on en croit Idriss Aberkane (Economie de la connaissance) qui balise les trois étapes incontournables du parcours de l’innovation avec ces assertions :
– c’est ridicule !
– c’est dangereux !
– c’est évident…

Si l’on en juge par les humeurs qu’elles déclenchent, il semble que les Intelligences Artificielles, qu’elles soient bavardes ou pas, oscillent entre les deux premières et n’ont pas encore atteint la troisième ! A l’exemple de deux des plus « Grands Boss » de notre monde pourtant nourris au lait de ces technologies, qui s’invectivent à son propos : Elon Musk (boss de Tesla et SpaceX) scande que l’IA est « la plus grande menace qui pèse sur notre civilisation » ; et Mark Zuckerberg (boss de Fracebook) lui réplique que « ceux qui imaginent ces scénarios catastrophes sont des irresponsables » !

La seule évidence est la place prise par les Intelligences Artificielles sur le terrain économique

Tandis que les (plus ou moins) grands esprits se disputent la vérité sur les Intelligences Artificielles, ces prothèses technologiques conçues et fantasmées par les Humains ne se contentent pas de faire couler les encres ! Sans attendre que les Humains aient tranché sur leur nature, une évidence s’impose de fait : elles ont déjà pris possession de la sphère économique…

En effet, la plate-forme CB Insights relève que plus de 1600 startups spécialisées en intelligence artificielle seraient déjà recensées dans le monde. Une étude, réalisée par PricewaterhouseCoopers, annonce que les technologies basées sur les Intelligences Artificielles devraient faire grimper le PNB (produit national brut) mondial de 14% d’ici 2030. La moitié de cette croissance devrait résulter de la hausse de la productivité et l’autre moitié d’achats de produits et technologies à base d’Intelligences Artificielles.

Or, 2030 c’est demain… Ce qui veut dire que cette gestation économique est à l’œuvre ! Nombre d’Intelligences Artificielles sont désormais sorties du cocon des laboratoires et fréquentent les chemins de la vraie vie.

En entreprises de nouvelles synergies entre collaborateurs humains et numériques (robots) sont déjà à l’œuvre. Les Intelligences Artificielles sont également accueillies au sein des institutions, elles ont envahi les médias numériques, les réseaux sociaux (chatbots), les moteurs de recherche et autres structures affamées de données personnelles…

Alors, anges ou démons, les Intelligences Artificielles ?

Est-il encore temps de se poser la question ? Il faut peut-être se rappeler le sage conseil d’Abraham Lincoln (dans un discours de 1864) : « Mieux vaut ne pas changer d’attelage au milieu du gué » !

Mais, ne pas changer d’attelage au milieu du gué ne veut sans doute pas dire qu’il faut faire preuve de fatalisme et se mettre la tête sous l’aile en mode autruche : « puisqu’elles sont là maintenant… ». Mieux vaut certainement l’entendre comme une sage recommandation qui suppose de conserver les yeux ouverts et de ne pas lâcher les guides !

Pour écarter quelques-unes de ces angoisses que génère l’inconnu, et conserver ainsi les meilleures chances d’atteindre la rive, un petit rappel pragmatique sur ce qu’est concrètement une Intelligence Artificielle s’impose.

Je citerai donc l’économiste Michel Volle, « ce que l’on nomme « intelligence artificielle » est essentiellement l’application d’une technique statistique, l’analyse discriminante […] ce qui suffit, semble-t-il, pour la situer du point de vue des intentions confrontées aux possibilités techniques et aux risques éventuels qui les accompagnent ».

Pour mémoire, « l’analyse discriminante est une technique statistique qui vise à décrire, expliquer et prédire l’appartenance à des groupes prédéfinis à partir d’une série de variables prédictives… ». Il ne semble pas en effet que ce type de technique laisse place à l’intentionnalité, même si elle enrichit ses données de ses apprentissages, ce qui lui permet de resserrer le filtre au plus près de la juste solution. Spectre d’analyses et de filtres statistiques que le seul cerveau humain n’est pas capable d’avoir…

Ce qui amène Michel Volle à conclure ici : « L’intelligence artificielle va s’emparer de nombre des tâches effectuées auparavant par des personnes qui vivaient dans les limites d’un « petit monde ». Cela nous invite à vivre dans le « grand monde », à relativiser notre grille conceptuelle, à ouvrir notre intuition. De ce point de vue l’intelligence artificielle n’est pas une menace : elle nous libère ».

Mais alors les Intelligences Artificielles nous condamnent-elles à l’oisiveté ?

Si les Intelligences Artificielles ne sont ni anges ni démons, mais des algorithmes champions d’analyses discriminantes, doit-on s’attendre à ce qu’elles s’emparent de nos emplois, ne nous laissant que l’oisiveté comme seule option ?

Quelques années avant notre ère, Horace disait déjà « Vitanda est improba siren desidia », ce que l’on traduirait aujourd’hui par ce dicton (cautionné en 1851 par Alexandre Dumas fils) : « l’oisiveté est la mère de tous les vices ». Et en ce sens, « oisiveté » ne signifiant pas « loisir », car il est fort probable que même le tricot ou la pêche à la ligne, elles fassent cela mieux que nous…

Et pour les Intelligences Artificielles aussi… « in medio stat virtus » ?

Si nous revenions là où nous a laissés Lincoln, c’est-à-dire au milieu du gué ! C’est peut-être à partir de là qu’il faut chercher « la vérité » ! D’autant que d’après Aristote : in medio stat virtus… Donc si « la vertu est dans le juste milieu » depuis plus de deux millénaires, ne devrait-elle pas y rester encore un peu ;-), le temps pour nous, Humains, de trouver nos marques dans ce monde algorithmé ?

Pour étayer cette option, l’histoire nous rappelle qu’il est dans la nature de l’homme de s’adapter. Certes, l’inquiétude est légitime. Cette 4ème révolution industrielle1 annonce selon de nombreux experts une mutation dans le domaine du travail telle que nous n’en aurions jamais connu au cours des trois premières. La diffusion de l’intelligence artificielle sur les domaines d’expertise humaine s’accroit considérablement.

Mais par exemple, le rapport « France Stratégie – CNNum » invite à « penser la complémentarité humain-machine » en précisant qu’il faut veiller à ce que « l’humain puisse garder la capacité de reprendre la main ».

Pour l’économiste Nicolas Bouzou « il y aura destruction d’emplois, ce n’est pas la question. Celle qu’il faut poser est plutôt pourrons-nous en recréer davantage ? ». Mais il ajoute que « la peur de la fin du travail a le même âge que le travail lui-même. Depuis que le travail a été valorisé, les hommes se sont inquiétés de sa disparition » et il précise que l’économiste John Keynes se posait déjà la question en 1930 !

Les Humains sauront-ils franchir le gué pour vivre en bonne « intelligence artificielle » ?

Si la voyance ne fait pas partie de nos dons, pourquoi ne pas s’en remettre à la rationalité ? Celle-là même qui nous dit de ne pas changer d’attelage au milieu du gué et qu’entre peur et fantasme il y a un juste milieu.

Rationalité et/ou intuition, ou instinct de survie peut-être, ont permis aux Humains à travers les Âges de rester vigilants, de s’adapter à leur environnement. Aujourd’hui, les Intelligences Artificielles nous obligent à nous dépasser encore. En exacerbant sa vigilance, elles nous obligent à revisiter sans attendre les notions d’éthique, de droit, d’humanisme, de solidarité… Des enjeux et défis intéressants à relever, que le CIGREF a d’ailleurs rappelé lors de son colloque « Ethique et Numérique, quels enjeux pour l’entreprise ? » en faisant appel à de nombreux experts.

Les « Intelligences Humaines » sauront-ils unir leur créativité, leurs compétences… pour vivre en bonne intelligence avec leurs « sœurs artificielles » ?

Françoise Halper
Stratégie de communication numérique
@FrHalper

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1 Les trois première révolutions industrielles étant celle la machine à vapeur et la mécanisation à partir du 18ème siècle, puis celle de l’électricité à la fin du 19ème siècle et celle de l’automatisation au 20ème siècle (informatique)

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