Le numérique éradiquera-t-il le mensonge ?

numerique-mensongeA l’origine du mensonge,
le langage…

Le numérique s’attaque-t-il au mensonge ? La question peut paraitre étrange. En effet, comment une technologie pourrait-elle intervenir sur la nature humaine ? Parce que le mensonge : « énoncé délibéré d’un fait contraire à la vérité, ou dissimulation de la vérité », est intrinsèquement lié à l’homme depuis que celui-ci a acquis la parole, c’est-à-dire il y a environ 50.000 ans, selon Johanna Nichols, linguiste de l’université de Californie à Berkeley. Et le numérique ne fait-il pas évoluer la parole ?… 

L’animal quant à lui ne peut pas parler : au-delà de ses différences anatomiques qui ne lui permettent pas une véritable élocution, il est dépourvu des capacités intellectuelles imaginatives nécessaires à la construction du langage. Incapable de se projeter et d’exprimer ce qui n’existe pas concrètement comme les sentiments, les émotions… il n’aurait donc pas éprouvé le besoin de parler… moins encore de mentir ! L’homme si. 

Pourquoi l’homme ment-il, alors même que, toutes cultures confondues, le mensonge est notoirement considéré comme étant immoral, contraire à l’éthique ? Platon déjà condamnait le mensonge, disant qu’il est « un crime contre la philosophie, et que le philosophe, ami du savoir (philosophos), devait l’être également de la vérité (philalethes) »1 ! Même jugement de la part de Kant pour qui « mentir à autrui c’est le mépriser ». Schématiquement et hors pathologie, l’homme ment pour ce que Kant nomme « l’amour de soi », autrement dit pour préserver ou en quête de son bonheur, de sa valorisation personnelle.

Au-delà de l’aspect moral, le droit sanctionne le mensonge, par exemple lorsqu’il est fait dans le cadre d’un témoignage sous serment. Ou encore pour extorquer des faveurs, falsifier des documents, diffamer autrui…

Mais revenons au numérique : ramènerait-il l’homme à la condition animale, le privant de ce privilège qui lui permet d’exprimer des faits contraires à la vérité ? 😉

Ou bien le numérique rendrait-il l’homme délibérément vertueux ? Sans doute pas…

Alors, comment le numérique peut-il s’attaquer au mensonge ?

Un détecteur de mensonge informatique

Ce fut l’idée imaginée en 1998 par des étudiants en neurosciences, dans le cadre de projets de l’Université de Compiègne. Dans cette réflexion, la question est posée de l’intérêt de réaliser un logiciel susceptible de permettre « un monde sans mensonge ». Avec ce logiciel, chacun pourrait être épié à travers sa respiration, sa gestuelle, ses réactions, afin de détecter les signes évidents ou infimes qui trahissent son mensonge. Au-delà des aspects techniques que pourrait soulever un tel dispositif, et même de la notion liberticide qu’il pourrait soulever, les auteurs s’interrogent sur le fait d’être en capacité d’intervenir sur un comportement intrinsèque à l’être humain : est-ce que cela ne modifierait pas de façon structurelle la communication à autrui, donc la société ?

Ce que n’a pas encore osé l’informatique, le numérique est-il en passe de le réussir ?

La parole numérique sonne-t-elle la fin du mensonge  ?

Pour qu’il y ait mensonge, il faut être en capacité de tenir la vérité secrète !

Sans doute nombreux sont les parents qui ont exhorté leurs enfants à proscrire le mensonge en concluant que, de toute façon : « tout finit par se savoir » ! Mais il faut bien avouer que dans certains cas le chemin de la vérité pouvait s’avérer long et difficile, et l’on peut parier que quantité de mensonges ont tenu le défi du secret…

Or, maintenant, le numérique s’est emparé de la communication, tant privée que publique. Toute parole a été rendue audible, faits et gestes de chacun font images sur le web, parfois dès la vie fœtale de l’enfant, en passant par sa première dent… jusqu’aux soirées déjantées des ados (très prisées des DRH en quête du meilleur profil de leurs postulants) !

Plus de vie secrète, les réseaux sociaux racontent tout, par exemple : que la famille va au cinéma, laissant quelques heures de champ libre aux cambrioleurs ; les rencontres légitimes ou pas, permettant aux détectives en herbe de passer plus de temps sur Facebook qu’à planquer dans une voiture ; les après-midi à Roland-Garros ou l’angine du fiston s’ajoutent dans les dossiers des prudhommes… Sans parler des outils de géolocalisation, des applications mobiles indiscrètes, des historiques de navigation… bavards comme des pies ! Les recoins secrets où enfouir la vérité se réduisent comme peau de chagrin dans le monde numérique. Mais ce n’est pas tout…

Le numérique déclenche une surenchère du « tout dire » et « tout montrer »

Le numérique, que ce soit à travers le mail, les messageries instantanées, les réseaux sociaux, les applications de conversations gratuites… nous a donné l’habitude de tout dire, de tout savoir, tout de suite. La prise de recul sur l’information tant privée que professionnelle, immédiatement reçue, instantanément partagée, devient plus difficile. En se heurtant à ces nouveaux réflexes, cette prise de recul nécessite un effort, une vraie volonté.

L’événementiel également se propage en temps réel, et peut aussi bien être servi par l’homme de la rue (de plus en plus à l’affût et ayant acquis les réflexes de publication) que par les médias traditionnels. Par exemple, les premières images de l’attentat du Marathon de Boston ont été sur Twitter…

Certes, la vérification de l’information et son authenticité sur les sujets de fond restent encore l’apanage des professionnels. Mais cette facilité, cette promptitude ont contraint les médias à une forme de surenchère afin de ne pas perdre de terrain…

Pourquoi le mensonge tient-il l’affiche médiatique ?

Est-ce pour répondre à ce besoin de surenchère, pour occuper le terrain, que le mensonge a pris une telle place sur le terrain médiatique ? Plus qu’un acte présumé délictueux, mais soumis à une certaine réserve juridiquement due à la présomption d’innocence, c’est son « mensonge » qui déchaîne les flux médiatiques de tous ordres… Jusqu’à contraindre les politiques à ériger un contre-feu de « transparence » !

Pourquoi le mensonge serait-il devenu si « inflammatoire » ? Alors que cela fait 50.000 ans que les humains vivent avec, presque en bonne intelligence !

Avec le numérique, nous sommes entrés dans un « monde de la parole ». Alors, est-ce que la dimension que prend celle-ci la sacralise au point de déclencher les foudres quand elle est mise à mal par le mensonge ?

Capucine, étudiante en sociologie

________________________

1 Le mensonge, du point de vue de l’éthique

ligne-grise

Catégories
6 Comments
  1. Jean-Paul

    Même si je ne crois pas que quoique ce soit vienne à bout du mensonge ! 🙁 la question ici est intéressante parce qu’on ne peut pas nier que le numérique agisse sur les comportements. Et il est vrai que ça modifie les modes d’expression y compris ceux des médias.
    En tout cas c’est une approche originale.

  2. Michel

    C’est sûr qu’on accepte de moins en moins le mensonge comme par exemple dans les faux avis de consommateurs sur les sites de marques.
    Et je crois que la transparence est la meilleure carte à jouer. Par exemple on accepte mieux qu’une marque ou un politique reconnaisse une erreur, même une faute, que de soutenir que ce n’est pas vrai jusqu’à ce que la vérité soit découverte !

  3. Martine

    La parole numérique sonne-t-elle la fin du mensonge ?
    Un bon sujet pour le bac philo et une belle question…
    Et si on se demandait si pour pouvoir continuer a mentir, nous n’allons pas faire en sorte de revenir au monde d’avant ?

  4. Sylvain

    On peut aussi se dire que le numérique laisse des traces quasi indélébiles.
    Mentez quelques part sur le web, et cette information à toutes les chances de rester graver à jamais en étant reprise et partagée.
    La peur de voir un de ses gros mensonges ressorti un jour pourra faire peur à certains…

  5. Ophélie

    Je suis persuadée qu’effectivement tout finit par se savoir. Pour exemple, la vie cachée d’un ancien président de la République ! Avec le numérique c’est juste plus rapide et, oui, ça « cogne » plus fort !
    Cela dit, non, le numérique ne sonnera certainement pas la fin du mensonge. Il y aura toujours des « plus malins » qui penseront pouvoir tromper les autres et passer à travers… Ça aussi c’est dans la nature humaine !

  6. Frédéric

    Le numérique pose un problème : il favorise la transparence, mais « c’est toujours quand on dénie ou refuse la responsabilité qu’on exige la transparence, diabolique, ultime tombeau de la confiance. » (Alain Etchegoyen).
    Or le numérique a besoin de la confiance des différents acteurs (de la chaine de valeur par exemple) sinon cela ne marche pas, on ne peut pas collaborer, partager, se dévoiler, être mobile, acheter et vendre, etc… sans confiance, Et, même s’ils s’en défendent, la plupart des utilisateurs font, à minima et en conscience, confiance aux technologies, aux devices numériques, et aux organisations qui les mettent en oeuvre… Même les nouveaux modes de management liés au numérique introduisent la confiance dans leurs méthodes.
    Et le mensonge me direz-vous ? mais comment mentir quand tout est transparent, alors qu’il est si simple de cacher quelque chose sous couvert de confiance !
    Combattre ou accepter un possible mensonge. La technicité de la transparence face à l’humanité de la confiance ! C’est un dilemme pour le numérique. Les deux le concernent mais pour différentes raisons (économiques, sociales, ethiques, politiques etc…) on veut qu’un choix soit fait.

0 Pings & Trackbacks

Laisser un commentaire