Julien questionne le numérique…

Est-ce que le numérique s’inscrit dans une « notion de progrès » ?

progres-numeriquePersonnellement 1, si j’ai souhaité contribuer, c’est parce que  j’ai été interpellé par ce que j’ai lu dans le « Cahier n° 32 – L’idée de progrès : une approche historique et philosophique » : « L’entrée dans le XXIème siècle ne se fait pas sous le signe de la confiance et de l’espérance longtemps portées et nourries par l’idée de progrès. La machine folle qui fonce vers le futur provoque l’inquiétude, voire l’angoisse, plutôt que l’enthousiasme. L’âge d’or n’est plus devant nous. Il n’est pas pour autant derrière nous. Le retour global en arrière nous est interdit en même temps que la fuite en avant nous paraît suicidaire ».

Cette vision pessimiste peut se comprendre : la peur traditionnelle du changement, ajoutée à son rythme précipité « la machine folle qui fonce vers le futur », l’explique sans doute en partie. Mais il me semble que la cause est plus profonde. Le numérique opère sur un spectre très large, immense même. Pas seulement sur des champs plus restreints comme lors de l’apparition des technologies précédentes.
C’est vrai que le train, par exemple, a transformé la société. Mais il ne concernait pas tout le monde à la fois. Prendre le train est une démarche individuelle et ponctuelle. Même au milieu des boucliers qui se sont levés ici ou là quand il est arrivé, le train a pu être « ressenti » comme un progrès, intégré à cette notion de progrès. On pourrait dire la même chose de l’imprimerie. Même si les écrits imprimés font depuis longtemps partie de notre culture, ils y sont entrés progressivement, chacun, entreprises et particuliers, les adoptant à son rythme.

Aujourd’hui, se tenir à l’écart des technologies numériques est presque impossible sans provoquer une véritable fracture sociale, sans se mettre en rupture de la société. Pour l’entreprise, cela semble pire encore. C’est quasiment le dépôt de bilan assuré !

La notion de progrès, une notion qui a fait couler beaucoup d’encre…

Dans ce contexte, il me semble difficile de se poser simplement la question : « le numérique est-il un progrès » ? Déjà parce que l’acception du mot numérique recouvre une multiplicité de sens et devrait sans doute être précisée. Et puis le numérique est encore très « jeune », les avis seraient certainement encore trop impulsifs ! Par contre, de façon plus large, est-ce que l’on peut globalement inscrire le numérique dans une « notion » de progrès ? Même si cette notion elle-même est une notion complexe s’il en est, qu’il faut définir. Si l’on se limite au seul sens étymologique du mot « progrès » (du latin progressus), celui-ci renferme déjà un double concept, celui d’avancer et celui d’améliorer. Mais ce n’est pas si simple. La notion en tant que telle, par sa dimension profonde, a toujours interpellé aussi bien les écrivains, que les philosophes, les historiens ou encore les scientifiques et les politiques.

Pour Sophocle déjà (440 av. J-C), la notion de progrès serait inhérente à la nature humaine. Il dit en effet dans « Antigone » : « Beaucoup de choses sont admirables, mais rien n’est plus admirable que l’homme… Ingénieux en tout, il ne manque jamais de prévoyance en ce qui concerne l’avenir… ». A son tour, en 1986, George Steiner, philosophe franco-américain, indique dans son ouvrage : « Dans le château de Barbe-Bleue, notes pour une redéfinition de la culture » que : « C’est le mérite tragique de notre condition que d’ouvrir des portes » ! Autrement dit, nous, humains, serions-nous génétiquement marqués par une inéluctable obligation de « progrès » ?

Que le progrès fasse ou non partie de notre patrimoine génétique et/ou culturel, il va sans dire que sa perception a toujours été particulièrement nuancée, voire controversée ! Par exemple, pour ne citer que :

  • Le sociologue Pierre-André Taguieff dans « Le sens du progrès : une approche historique et philosophique », pour qui « Les exigences éthiques doivent croiser, idéalement, les projets politiques, sous la voûte de la vertu de prudence ».
  • Et Hans Blumenberg, philosophe allemand, dans « La légitimité des temps modernes » pour qui « La liberté de la recherche scientifique est inséparable de la liberté de pensée, elles doivent être défendues, préservées et illustrées l’une avec l’autre. L’héritage de la curiosité intellectuelle, héritage précieux, fait partie de l’humanité de l’homme. Il constitue l’un des biens communs de l’humanité qu’il importe de défendre ».

Alors le numérique et cette notion de progrès ?

Si l’on appréhende le seul fait que le numérique facilite, voire permet la libre expression de chacun, en cela oui, on peut dire que le numérique s’inscrit dans la notion de progrès puisqu’il répond aux critères étymologiques en faisant « avancer » et « progresser » la libre expression.

Si l’on considère que le numérique peut répondre à la promesse entendue de développer la compétitivité des entreprises, de contribuer à un essor économique et social, alors oui, en satisfaisant cette impérieuse attente, le numérique s’inscrira également dans la notion de progrès.

Comment se fait-il alors que manque véritablement l’enthousiasme ? L’espèce humaine est-elle blasée ? Ou naturellement sceptique ? Ou bien est-ce encore trop tôt pour que le numérique nous donne globalement l’impression positive d’un progrès ?…

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1 Pré-retraité de la fonction publique…

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4 Comments
  1. Gérard Thierry

    A mon avis, en quelques mots, la question fondamentale que pose « le numérique », c’est qu’on ne le trouve pas dans la nature. En d’autres termes, il interdit de façon définitive le retour au bon sens paysan, à l’âge de cavernes – on est obligé de faire confiance à quelque chose dont on n’a pas une représentation analogique.
    Même si beaucoup des innovations que l’histoire humaine a intégrées étaient de véritables révolutions, toutes s’appuyaient sur une exploitation de concepts que la nature avaient produits – même l’électricité se trouve à l’état naturel.
    Aujourd’hui, force est de constater que l’humanité a fabriqué des objets qui n’ont plus de lien avec la nature – ils ont besoin de batteries pour fonctionner, ils utilisent des puces de matériau semi-conducteur travaillées à une échelle microscopique, et l’ensemble ne produit de résultat que grâce à un objet immatériel qui s’appelle du logiciel – comment ne pas avoir peur?

    Il y a du chemin à parcourir avant que l’intégration du « tout numérique » devienne une évidence. La première question étant une question de confiance. Quand on sait que les trois quarts de l’espèce humaine vit dans des conditions indécentes, comment peut-on sereinement avoir confiance? Cela me rappelle un slogan publicitaire qu’utilisait une grand marque française il y a quelques temps: « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ».

  2. Béatrice

    En tant que mère de famille, je pense que le numérique pourra vraiment être vu comme un progrès quand il sera pleinement intégré aux méthodes pédagogiques, un peu comme le dit Michel Serres.

    Pour la société en général aussi, il pourra être ressenti comme un progrès, mais pour l’instant Julien a raison, c’est peut-être encore un peu tôt… il faut s’habituer !

    Je suis d’accord aussi avec Gérard, le numérique ne se trouve pas dans la nature, ni à l’état brut, ni transformé… A ça aussi, il faut s’habituer.

    Et je suppose que nos petits-enfants s’amuseront beaucoup à lire ce qu’on en dit aujourd’hui, ils regarderont cela comme nous cette vidéo qui m’a bien fait rire : http://www.histoire-cigref.org/blog/regards-denfants-sur-technologies-dhier/ !

  3. Maxime

    Et si le manque d’enthousiasme venait davantage du contexte comme la crise et l’atmosphère pessimiste véhiculée par les médias ? Parce que parmi les gens de ma génération (les Y comme on dit), je vois vraiment de l’enthousiasme !

  4. Tout est une question de point de vue, d’âge et de sagesse. Je ne sais si c’est de l’inconscience ou une sensation de maîtrise totalement arbitraire , mais je suis persuadé que les personnes de 15 à 35 ans s’enthousiasment tous les jours pour l’avancée du numérique et tout ce qui en découle.
    Pour ce qui est des plus sages, je pense qu’ils savent que dans le monde dans lequel on vit, les barrières sont vites franchies et les limites ne cessent de s’étendre …

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